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Jean Paul Nikiéma : « Les poissons ont fait de moi un millionnaire »

A la lisière du barrage de Kontinga, localité située dans la commune de Saponé, 24 bassins ont été aménagés sur plus d’un hectare par Jean Paul Nikiéma pour y pratiquer la pisciculture. Depuis qu’il a bénéficié du soutien du ministère en charge des ressources halieutiques en 2012, le sexagénaire constate que son activité est en plein essor et il en a même fait une activité commerciale à part entière qui lui rapporte de nombreuses devises.

Lundi 26 avril 2021. Il est 13h. Le soleil est au zénith et darde ses rayons sur la station piscicole de Kontinga, à une vingtaine de kilomètres de Ouagadougou, la capitale burkinabè. Il fait chaud…très chaud. Sur google, la météo affiche 43 degrés. Ce soleil infernal n’empêche pas Jean Paul Nikiéma de nourrir ses alevins. Muni d’un seau, il s’approche d’un bassin, pose le récipient par terre et claque les mains. « Quand je claque des mains, ils accourent vers moi », explique le pisciculteur qui reprend le contenant, prend un peu d’aliments qui verse dans le bassin.

Le pisciculteur dispose de 24 bassins pour sa production

En quelques secondes, plus rien en surface. « Tu vois, ils ont tout bouffé. Ils avaient faim », indique Jean Paul Nikiéma. Le menu du jour est composé de son de maïs associé à la poudre de poisson sec, du soja et des vitamines. « Je les nourris avec un sac et demi d’aliment par jour. Ils sont gourmands », dit-il.  Dans sa station piscicole, on trouve principalement le clarias (silure) et le tilapia (carpe). « J’ai ajouté un peu de capitaine, mais comme ce type de poisson est carnivore. Je ne les ai pas en grand nombre pour le moment », précise le sexagénaire. « J’ai commencé la pisciculture il y a 12 ans », affirme-t-il. Entre la pisciculture et lui, c’est tout une histoire. Une histoire de courage, de détermination et persévérance.

Déterminer à réaliser un barrage…malgré tout

A Kontinga où l’activité principale est l’agriculture, dans les années 2000 il fallait être « fou » pour oser pratiquer la pisciculture. « Les pluies sont rares et il n’y a pas de retenus d’eau », affirme Jean Paul Nikiéma, guérisseur traditionnel du village. « Dans ces conditions c’est difficile parce que pour mener cette activité, il faut être sûr de ne pas avoir de soucis en matière d’eau », note-t-il, indiquant qu’au départ il s’était engagé dans la riziculture. Très tôt, il dit avoir compris que sans cette denrée rare, il lui serait difficile de mener ses activités rizicoles. « Je suis allé voir le chef de saponé pour lui dire d’intercéder en notre faveur pour que nous puissions avoir un barrage. Quelques temps après, des agents du ministère en charge de l’eau dont Ambroise Niouga Ouédraogo, devenu par la suite ministre de l’Eau, sont venus pour prospecter et voir la possibilité de réaliser un barrage. Quand ils ont inspecté les lieux, ils ont fait savoir qu’il n’y avait pas de colline, donc aucune possibilité de réaliser un barrage », se remémore-t-il. Malgré tout, il n’a pas perdu espoir.

Des producteurs lors d’un voyage d’études initié dans le cadre du projet P1P2RS

Il était convaincu qu’on pouvait ériger un petit barrage ne serait ce que pour permettre aux villageois de pratiquer leurs activités agricoles. Ainsi, comme un fou il entreprend à lui tout seul de réaliser le barrage de ses mains. « J’ai commencé par creuser et compacter la terre moi-même. Tout le monde disait que j’étais devenu fou. Mais quand les gens ont compris l’importance de ce que je faisais, ils sont venus m’aider », explique Jean Paul Nikiéma. « Un de mes amis vivant en France qui a vu l’effort que je fournissais pour la réalisation du barrage m’a apporté un soutien financier de 5 millions pour le projet. Avec cet argent, j’ai loué une machine qui est venue nous aider à construire le barrage », poursuit-il.

« Au début, je creusais les bassins de mes propres mains »

Malheureusement, les pluies diluviennes du 1er septembre 2009 ont fait céder le barrage quelques temps après. « Je ne me suis pas découragé. J’ai rédigé 3 lettres adressées au ministre de l’agriculture de l’époque, Laurent Sédogo, au Premier d’alors Paramanga Ernest Yonli et au Président du Faso, Blaise Compaoré. Ces lettres ont eu un écho favorable. Le gouvernement est venu en appui en rétablissant le barrage qui s’étend aujourd’hui sur 8 ha », explique-t-il. Ainsi, il peut désormais s’adonnait pleinement à ses activités rizicoles. De 7 ha au départ, l’agriculteur exploite 35 ha dans lesquels il produit une centaine de tonne de riz qu’il livre à la SONAGES. C’est à côté de ses activités rizicoles que Jean Paul Nikiéma pratique la pisciculture. Ses bassins s’étendent sur plus d’un hectare. « Au début, je creusais les bassins de mes propres mains.  Chaque année, j’arrivais à réaliser un bassin piscicole. Au vu de mes efforts, le ministère en charge des ressources halieutiques m’a félicité et m’a octroyé 12 000 alevins. Malheureusement, le lendemain ces alevins ont tous péris.  Après test, les techniciens se sont rendus compte que les alevins étaient venus affaiblis, ce qui a provoqué leur mort. Après cela, le gouvernement m’a encore octroyé 6 000 alevins. Cette fois-ci, ils ont tenu. Aujourd’hui, je n’arrive même plus à les estimer », dit-il.

Un voyage d’études qui change tout

En 2016, grâce au ministère des Ressources animales et halieutiques dans le cadre de la mise en œuvre du volet halieutiques du projet P1P2RS, Jean Paul Nikiéma a effectué un voyage d’études en Egypte d’où il dit avoir acquis de nouvelles connaissances et de nouvelles compétences. Il entrevoit maintenant de nouvelles perspectives de rentabilité à l’horizon. « Avec ce que j’ai vu en Egypte, je ne pouvais plus dormir quand je suis revenu. Je voulais coûte que coûte étendre l’activité parce que j’ai su qu’il y a de l’argent dedans. J’ai réalisé de plus gros bassins. Et chaque bassin me procure environ 50 000 poissons », indique-t-il.  Il ajoute que les bénéfices de cette activité pour lui ne sont plus à démontrer. « Cette activité me procure annuellement une dizaine de millions de FCFA. Toutes mes infrastructures ont été réalisées grâce à la commercialisation du poisson. Je vends les alevins et les poissons marchands. Plusieurs personnes viennent commander avec moi. Les poissons ont fait de moi un millionnaire », indique-t-il. Pour la période des fêtes de Noël et du nouvel an, il affirme pouvoir écouler des tonnes de poisson dont il évalue les recettes à 3 000 000 FCFA. Il emploi également 3 personnes sur le site qu’il rémunère grâce à la commercialisation du poisson. Il dit avoir mis en place sur le site un restaurant dans lequel il envisage proposer comme menu aux visiteurs de la soupe de poisson péché dans ses bassins.

Le directeur de la pêche, Philippe Sawadogo

Au Burkina Faso, les ressources halieutiques en termes de production se composent de la production par la pêche de capture et de celle résultant de l’aquaculture, selon le directeur de la pêche, Philippe Sawadogo. Le constat qui se dégage est que la production de la pêche présente des limites objectives pour satisfaire les besoins de consommation en produits halieutiques au fil des années alors que la demande de consommation de produits halieutiques évolue de façon exponentielle. Pour combler le déficit en production nationale, le pays a recours aux produits importés qui se chiffraient à l’ordre de 26 000 tonnes en 2008 contre environ 111 000 tonnes de produits halieutiques en 2018 et 123 253 tonnes en 2019. On assiste à une augmentation progressive du volume des importations de produits halieutiques et de nos jours 80% des besoins de consommation sont couverts par les importations. Dans l’optique d’inverser à terme la courbe croissante des importations de produits halieutiques, le Burkina se tourne progressivement sur l’aquaculture. Le ministère en charge des ressources halieutiques encourage, à travers plusieurs initiatives dont des projets, des voyages d’études, la pratique de cette activité. Cela devrait permettre, foi du directeur de la pêche, d’inverser la courbe en faveur de la production locale. Jean Paul Nikiéma pense, au vu de sa production, pouvoir y contribuer. Il encourage l’Etat à « soutenir encore plus les producteurs privés » car « c’est à ce prix qu’on pourra augmenter notre production et réduire les importations ».

Par Serge Kaboré

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