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Burkina: A Tougo, « soigner l’environnement » pour restaurer l’espoir

Dans la Commune rurale de Tougo, au nord du Burkina Faso, 15 villages ont décidé d’unir leurs forces pour faire face à
l’avancée du désert. Avec l’appui de l’ONG TERRE VERTE, ils ont créé en 2019 une association dénommée TIPWEOGO, qui
signifie littéralement en langue locale mooré « Soigner l’environnement ». Cette association ambitionne d’apporter sa
thérapie pour lutter contre la dégradation des terres.

Depuis sa bourgade, « Naaba Bouli », Chef traditionnel de Tougo, est convaincu que « notre environnement est malade et a besoin d’être soigné dans toutes ses composantes ». D’ailleurs, il se rappelle encore que « lors d’une session du conseil municipal de la commune, la question de la dégradation des ressources naturelles a été soulevée ». Face à cette triste situation qui réduit la productivité des sols, entrainant du coup de mauvaises récoltes, les populations avaient décidé de se concerter à l’effet de trouver la meilleure « thérapie » pour « soigner le mal ». « Suite à des échanges pour trouver une solution, il a été décidé de faire une excursion à Filly pour voir des expériences en matière de protection et de restauration de l’environnement. C’est ainsi que plusieurs personnes se sont mobilisées avec moi à Filly pour visiter leur ferme pilote, ainsi que leurs périmètres bocagers et les mares (bullis) réalisés au profit de la population », a indiqué « Naaba Bouli ».

Cadrage avant la délimitation de la ferme

Fortement émerveillées par les différentes réalisations tangibles dans la zone, les populations de Tougo, après avoir appris la contribution de l’ONG TERRE VERTE dans la mise en place de la Ferme pilote de Filly, ont manifesté leur volonté de voir ériger une telle initiative dans leur commune. « Notre cri de cœur a été entendu et accepté par TERRE VERTE qui n’a pas hésité à envoyer plusieurs fois ses techniciens en mission dans notre zone. Le jour du 16 octobre 2019, plusieurs noms furent proposés pour nommer l’association et à l’unanimité l’appellation TIPWEOGO « soigner l’environnement » a été retenue par l’assemblée générale présente », a indiqué « Naaba Bouli ». Depuis Ouagadougou, la capitale burkinabè, il faut parcourir une distance de 162 km avant d’arriver à Tougo. Située dans la Province du Zondoma, cette commune rurale où vivent 30 538 âmes (Recensement Général de la Population et de l’Habitat de 2006) compte 23 villages et couvre une superficie d’environ 325 km². Le relief de la Commune de Tougo est marqué par une pénéplaine dominée par quelques élévations dont l’altitude varie entre 300 et 330 m. Ces contrastes de terrain exposent les sols majoritairement gravillonnaires à une forte érosion éolienne et hydrique.

« Soigner l’environnement » pour restaurer l’espoir

Dans cette partie du Burkina, l’agriculture de type familial et l’élevage constituent les principales activités de production. La rareté des pluies ainsi que de la pauvreté des sols contraignent les agriculteurs à une utilisation accrue des engrais chimiques et des pesticides. L’orpaillage est aussi une activité à laquelle la population s’adonne, ce qui n’est pas sans effets sur la durabilité de l’environnement dans la zone de Tougo. En effet, les mauvaises pratiques d’exploitations des ressources naturelles agricoles et minières ont accentué depuis des années le processus de désertification de la commune.

Sarclage d’un champ de maïs

Une situation fortement déplorée par Sa Majesté « Naaba Bouli » qui pense que les actions de l’association TIPWEOGO pourront restaurer l’espoir dans la commune. Ce projet est soutenu par TERRE VERTE (voir encadré 1), une référence en matière de récupération des terres dégradées. L’ONG intervient au Burkina Faso depuis 1989 à travers des associations inter-villages locales, dans la réalisation de périmètres bocagers (wégoubri en langue mooré), un concept (voir encadré 2) nouveau d’aménagement rural mis au point par la Ferme pilote de Guiè dans les années 90 et maintenant repris dans d’autres fermes pilotes burkinabè. Selon Henri GIRARD, président de TERRE VERTE, la dégradation du milieu rural sahélien s’est aggravée durant ces dernières décennies, mettant en péril les populations rurales. Il a souligné que « l’embocagement de l’espace rural permet de résoudre les problèmes liés à cette agriculture extensive, en instaurant un nouveau cadre et une agriculture bioécologique ».

Le bocage, une solution pour récupérer les terres dégradées

C’est justement cette technique qui est en train d’être mis en œuvre à Tougo, selon Luc Ouédraogo, directeur de la ferme pilote. Il explique que « le concept repose sur la création de périmètres bocagers en copropriété, comprenant des parcelles individuelles et des parcelles communes dont la gestion est organisée autour d’un groupement foncier des bénéficiaires » et ainsi mettre en place un new deal rural en intégrant la sauvegarde de l’environnement dans l’agriculture sahélienne. Il en résulte, ainsi, un milieu totalement restauré où l’agriculture n’est plus synonyme d’érosion, où l’élevage n’est plus synonyme de surpâturage et où les arbres et arbustes sont harmonieusement intégrés à l’environnement.

Sa Majesté « Naaba Bouli » de Tougo (en bonnet) donnant le top départ du reboisement

La Ferme pilote de Tougo couvre une superficie d’environ 50 hectares et regroupe autour d’elle 15 villages de la commune. Comme à Guiè, plusieurs techniques agricoles à l’instar de la pratique du zaï, la jachère, le sarclage localisé et le déprimage, seront associées pour accroitre la productivité. L’association va également aménager des routes rurales boisées et des retenues collinaires dans l’objectif de bien structurer les paysages ruraux et infiltrer massivement les eaux pluviales vers les nappes phréatiques.  « Le projet est en cours et d’ici les 2 années à venir, vous verrez se réaliser des périmètres bocagers », a dit Luc Ouédraogo, notant un fort engouement au niveau local. Dans son rapport d’activité 2020, l’Association inter-villages « TIPWEOGO » indique que « l’année 2020 a été aussi consacrée à la délimitation du terrain et à la construction des premiers bâtiments de la Ferme pilote de Tougo ». Même si le projet n’a pas encore atteint sa vitesse de croisière, le Chef traditionnel de Tougo souligne que les différentes réalisations dans la ferme pilote procurent déjà de l’espoir en termes de création d’emploi et de sauvegarde de l’environnement. « Dans l’ensemble, nous avançons, malgré les difficultés dans la mobilisation de toute la population. Mais, nous pensons qu’avec les sensibilisations, nous parviendrons à cela », a déclaré « Naaba Bouli », reconnaissant à l’ONG TERRE VERTE avec ses partenaires pour leur appui matériels et financiers.

Luc Ouédraogo, Directeur de la Ferme pilote de Tougo

Volontaire de la Ferme pilote de Tougo, Nebnoma Ouédraogo explique le sens de son engagement au sein de l’association pour la restauration de l’environnement. « Au début, je venais participer au nom du village au creusage et à la confection des briques. Mais, j’avais peur de m’engager entièrement en tant que volontaire de la ferme », a-t-il déclaré. L’originaire du village tout proche de Rasko avoue qu’au lancement du projet, il percevait difficilement son but, ses objectifs, sa mission… « Un jour, nous avons décidé de passer voir le directeur de la ferme pour déposer notre demande d’emploi. Il y a eu un entretien d’environ 30 mn. Lors de cet entretien, le directeur nous a expliqué l’objectif poursuivi par TIPWEOGO. Reparti à la maison, j’ai encouragé des amis à se mettre au sérieux dans les travaux de la ferme. Depuis que je me suis engagé, je ne regrette pas car je vois que j’ai acquis beaucoup d’expérience en matière de construction de bâtiments, de creusage de puits racinaire et d’entretien d’un arbre après l’avoir planté. De surcroit, je vois que ma vision a changé sur la question du développement », a-t-il fait savoir.  Au Burkina Faso, les chiffres du ministère en charge de l’environnement sont implacables. 34% du territoire national soit 9 234 500 ha sont touchés par la dégradation des terres, du fait des activités humaines et du changement climatique. Ces 10 dernières années, ce sont environ 105 000 à 250 000 ha qui sont détruits par an. De quoi s’inquiéter quand on connait les nombreuses conséquences de la dégradation des terres : une baisse de productivité, avec des pertes de fertilité liées à l’érosion, à l’épuisement des sols, jusqu’à la perte du sol lui-même, entrainé par l’érosion...

Restaurer les terres pour protéger la biodiversité et lutter contre le changement climatique

Au Burkina, cette situation affecte des milliers de personnes, principalement celles des zones où la dégradation est beaucoup plus prononcée à savoir le Sahel, le Nord et le Centre-nord.  Il faut donc mener courageusement des actions tendant à accroître la productivité des terres et ainsi rétablir les fonctions des écosystèmes. Notons que le Burkina Faso, membre fondateur de l’Initiative de la grande muraille verte pour le Sahara et le Sahel (IGMVSS) (voir encadré 3) a décidé de mettre l’accent sur la récupération des terres dégradées à travers la technique du zaï, des cordons pierreux et autres. Elle encourage toute initiative allant dans ce sens. La restauration des terres protège la biodiversité et lutte contre le changement climatique. Sa portée va au-delà de la simple plantation d’arbres, et regroupe une diversité d’activités visant à l’amélioration de la fonctionnalité d’un paysage y compris son habitat, ses ressources naturelles, sa biodiversité et même ses valeurs socio-culturelles. De plus, elle ne se limite pas uniquement à restaurer les terres forestières, mais également les terres agricoles. A ce jour, les initiatives combinées du ministère en charge de l’environnement, des ONG et des particuliers ont permis d’atteindre des résultats plus ou moins satisfaisants en matière de récupération des terres. Cependant, le grand défi reste de multiplier ces efforts de restauration à grande échelle pour permettre une cohésion des efforts, une meilleure fonctionnalité de nos forêts et de leurs services d’écosystèmes ; ainsi qu’une amélioration des moyens de subsistance des populations qui en dépendent.

Daouda KINDA

TERRE VERTE : engagée dans la restauration des terres depuis 1990

Créée en 1989 et installée au Burkina Faso depuis 2001, TERRE VERTE est une ONG française qui fait de la restauration des sols son cheval de bataille. Pour ce faire, elle a développé un concept novateur établi dans les années 90 à la Ferme pilote de Guiè et qui est maintenant adopté dans 4 autres fermes pilotes du Burkina Faso (2 au Yatenga, 1 au Zondoma et 1 au Sanmatenga). Ses axes d’intervention : l’expérimentation, la formation et un appui direct aux agriculteurs. Le concept est basé sur la création de périmètres bocagers dans un régime de copropriété coutumière, comprenant des parcelles privées appartenant à des agriculteurs et des parcelles communes gérés par une association des bénéficiaires.

Henri GIRARD, président de TERRE VERTE

Le résultat du bocage sahélien est un environnement restauré où l’agriculture n’est plus synonyme d’érosion, où l’élevage n’est plus synonyme de surpâturage et où les arbres et arbustes sont harmonieusement intégrés à l’environnement.

L’ONG aménage également des routes rurales boisées et des retenues collinaires dans l’objectif de bien structurer les paysages ruraux et infiltrer massivement les eaux pluviales vers les nappes phréatiques. Ses résultats sont compilés sur le site www.eauterreverdure.org

Source : ONG TERRE VERTE

Le concept du périmètre bocager

Le principe de la gestion des périmètres bocagers est une copropriété informelle organisée autour du groupement foncier des bénéficiaires et comprenant des parcelles individuelles et des parcelles communes. Ce statut est informel du fait que l’insertion des parcelles au cadastre est une opération laborieuse et parfois coûteuse pour le monde paysan. Mais au Burkina Faso, des évolutions sont en cours à ce niveau. Les communs sont les fondements du périmètre bocager, ce sont, de l’extérieur vers l’intérieur :

  1. Le pare-feu qui entoure toute la zone et la préserve des risques d’incendie toujours présents durant la longue saison sèche (octobre à mai).
  2. La clôture mixte qui barre la route au bétail en divagation. Elle est composée d’un grillage mouton enserré entre deux lignes d’arbustes.
  3. Les ouvertures permettent l’accès au site. Quatre portes couchées laissent passer les vélos et les piétons ; une barrière principale sert au bétail et aux tracteurs.
  4. Les chemins principaux et secondaires permettent de desservir chaque champ.
  5. Un bulli (grande mare) récupère les eaux des chemins pour abreuver le bétail.
  6. parfois certains aménagements connexes (canaux de dérivation, bullis) sont nécessaires à la protection en amont du site contre des ruissellements sauvages venus de zones non aménagées. Les parcelles individuelles bénéficient de tous les avantages qu’apportent les communs dans l’amélioration de l’agriculture et de l’élevage, tout en préservant la propriété individuelle, chère aux paysans. Chaque propriétaire reçoit 1 lot de 2,56 hectares (160 X 160 mètres) divisé en 4 champs de 0,64 hectares chacun (160 X 40 mètres). Ceci lui permet de s’adapter aux changements de pente du terrain, en faisant pivoter l’orientation des champs à l’intérieur du carré formé par le lot. Chaque champ est accessible par un chemin et entouré d’une double protection : une diguette en terre doublée d’une haie vive. Au point bas du champ est aménagée une petite mare d’infiltration (banka) des eaux excédentaires du ruissellement. Le résultat est la récupération de toutes les eaux pluviales sans érosion. Même l’eau des chemins est récupérée. Les paysans disposent alors d’un excellent cadre de travail, assurant de bons rendements et durablement productif. Les arbres sont introduits dans l’axe du champ et les arbustes dans les haies vives, pour ne pas gêner les travaux de culture attelée ou motorisée. La culture en zaï, permet de régénérer les sols avant de les préserver par une rotation culturale incluant la jachère pâturée avec une clôture électrique, ainsi que le pacage des animaux dans les champs après les récoltes grâce à une clôture électrique solaire adaptée à la saison sèche (deux fils tendus à 20/30 centimètres d’écartement dont un joue le rôle de terre et l’autre est sous tension).

Source : ONG TERRE VERTE

Zoom sur la grande muraille verte

L’Initiative de la grande muraille verte pour le Sahara et le Sahel (IGMVSS) est née en 2005 à l’occasion de la 7e session des chefs d’Etat et de gouvernement de la Communauté des Etats sahélo-sahariens qui s’est tenue à Ouagadougou. A l’origine, il s’agissait d’ériger une barrière d’arbres longue de 7000 km environ sur une largeur de 15 km allant de Dakar à Djibouti. Désormais, cette idée a évolué. Il s’agit maintenant pour chaque pays, au lieu d’ériger un mur de végétation, de conceptualiser plutôt l’Initiative en fonction de ses réalités. Depuis son lancement, le Burkina Faso a adhéré à cette Initiative car « la dégradation des terres touche 34% du territoire national soit 9 234 500 ha. Une progression estimée à environ 105 000 à 250 000 ha par an ces 10 dernières années ». Plusieurs techniques sont mises en œuvre pour inverser la tendance. Le Burkina a décidé de mettre l’accent sur la récupération des terres dégradées à travers la technique du zaï, des cordons pierreux et autres. Pour ce faire, l’IGMVSS collabore avec des ONG dont TERRE VERTE, des collectivités, les populations et des associations qui ont pour cheval de bataille la récupération des terres dégradées et le reverdissement du Burkina. Au Burkina, l’Initiative intervient prioritairement dans les régions du Sahel, du Nord, du Centre-nord, du Plateau central et de l’Est à travers des actions curatives. Elle intervient également dans des zones affectées dans les autres régions par des poches de dégradation des terres à travers des actions préventives pour éviter une dégradation prononcée des terres. En clair, l’Initiative de la grande muraille verte pour le Sahara et le Sahel (IGMVSS) se veut une réponse politique forte aux graves défis posés par la désertification, la dégradation des terres, la perte de la biodiversité ainsi que le changement climatique dans la bande sahélo-saharienne. En outre, l’Initiative vise à augmenter durablement la production agrosylvopastorale pour permettre la résilience des exploitants familiaux face aux changements climatiques dans le cadre de l’IGMVSS pour 50 000 ménages dans 4 régions du Burkina.

Par D.K

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