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Burkina : le pâturage rationnel, une « arme » contre les conflits entre éleveurs et agriculteurs

A Toèghin dans la commune rurale de Pissila, Centre-nord, des éleveurs et des agriculteurs pratiquent le pâturage rationnel pour mettre fin aux conflits qui jadis les opposaient. La technique a produit d’excellents résultats. 

Il est 10 heures, vendredi 21 mai 2021, à Toèghin, un village de Pissila, à une centaine de kilomètres de Ouagadougou. Le soleil a commencé à darder ses rayons.  Par ce temps ensoleillé, Moumouni Bandé, un éleveur, fait paître son troupeau dans un des champs de Désiré Nabaloum, un agriculteur. Depuis 3 ans, Moumouni Bandé ne parcourt plus de longue distance, allant parfois jusqu’à Boussouma à une quarantaine de kilomètres, pour trouver du pâturage. Un périmètre « bocager » de 110 ha aménagé en 2014 dans le village de Toèghin permet aux éleveurs de pratiquer le pâturage rationnel.

Grâce à une clôture électrique à l’énergie solaire qui délimitent les champs de pâturage, les éleveurs peuvent désormais paître leurs bêtes sans craintes.  L’initiative est de l’association tenkeega, terre verte en langue mooré, basée dans le village de Goèma, qui depuis 2008 s’investit dans la récupération des terres dégradées par le biais une technique innovante : le bocage. A travers sa ferme pilote mis en place avec l’appui de l’ONG TERRE VERTE, l’association a aménagé 4 périmètres bocagers dans les villages de Goèma, Toèghin, Kamsé et Lebda. Le bocage est un concept nouveau d’aménagement rural basé sur la création de périmètres bocagers dans un régime de copropriété coutumière, comprenant des parcelles privées appartenant à des agriculteurs et des parcelles communes gérés par une association des bénéficiaires. La technique inclue la jachère pâturée, ainsi que le pacage des animaux dans les champs après les récoltes grâce à une clôture électrique solaire adaptée à la saison sèche. « Dans le bocage, on intègre l’élevage. C’est pourquoi, il est exigé que le paysan laisse un champ en jachère dans leurs lots. Nous installons temporairement une clôture électrique à l’énergie solaire pour la jachère pâturée. C’est dans cet espace que les éleveurs sont autorisés à paitre leurs bêtes », explique Karim Soré, responsable de l’animation dans la ferme pilote de Goèma.

« Avant, Désiré et nous les éleveurs on ne s’adressait pas la parole »

Selon les témoignages, cette technique a permis de régler le sempiternel conflit agriculteurs et éleveurs dans le village de Toèghin.  « Avec la technique du pâturage rationnel, chaque acteur trouve son compte. Les agriculteurs bénéficient des déchets des animaux et les éleveurs arrivent à avoir du pâturage pour les bêtes », indique Mahamadi Sorgho, directeur de la ferme pilote de Goèma, assurant que le pâturage rationnel a permis renforcer les liens entre les agriculteurs et les éleveurs qui se voient désormais comme des partenaires.  « A travers les aménagements que nous faisons notamment les diguettes, les haies vives, les mis en défens, le couvert végétal est dense. On a plus d’herbe et d’arbre. Les éleveurs profitent de cette verdure pour le pâturage. Chaque agriculteur a un lot de 4 champs…Nous faisons en sorte qu’un champ soit toujours réservé pour le pâturage, mais de façon tournante. Ce système est un partenariat gagnant-gagnant parce que l’agriculteur aura de la fumure et l’éleveur du pâturage.  C’est un équilibre. C’est vrai que les animaux vont couper les herbes, mais il y a une compensation qui permet de ne pas dégrader la terre », insiste-t-il largement. Avant l’aménagement du périmètre bocager de Toèghin, Désiré Nabaloum, n’autorisait aucune incursion d’éleveurs dans ses champs. « Après les semis, nous étions obligés de dormir dans nos champs sinon les bœufs pouvaient venir tout détruire. Nous subissions d’énormes pertes », narre l’agriculteur qui se souvient encore d’un incident qui avait suscité un violent conflit entre les agriculteurs et les paysans de Toèghin il y a de cela quelques années. « Ce jour-là, il y a eu des blessés », se remémore-t-il. « Le pâturage rationnel, c’est ce qui nous convient tous », indique-t-il. « Cette année, je suis venu ici une vingtaine de fois avec mes bœufs », affirme l’éleveur Moumouni Bandé. Il confirme que « depuis l’aménagement de ce site, il n’y a plus de conflits entre nous ». « Avant, Désiré et nous les éleveurs on ne s’adressait pas la parole dans ce village. Mais aujourd’hui, ces guéguerres ne sont plus d’actualités. Maintenant, je peux leur offrir une femme », plaisante-t-il. Le pâturage rationnel pratiqué dans les périmètres bocagers pourrait servir d’exemple pour dissiper les conflits entre éleveurs et agriculteurs quand on sait que le phénomène a la peau dure sous nos cieux.

Par Daouda KINDA

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